{"id":814,"date":"2017-12-08T22:06:49","date_gmt":"2017-12-08T22:06:49","guid":{"rendered":"https:\/\/ruptare.wordpress.com\/?p=814"},"modified":"2017-12-08T22:06:49","modified_gmt":"2017-12-08T22:06:49","slug":"en-echo-a-ma-conversation-dhier-avec-isabelle-une-amorce-dintroduction-a-lesthetique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/2017\/12\/08\/en-echo-a-ma-conversation-dhier-avec-isabelle-une-amorce-dintroduction-a-lesthetique\/","title":{"rendered":"En \u00e9cho \u00e0 ma conversation d&rsquo;hier avec Isabelle, une amorce d&rsquo;introduction \u00e0 l&rsquo;esth\u00e9tique &#8230;"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 class=\"Standard\">Qu\u2019est-ce que l\u2019esth\u00e9tique ? (1\/x)<\/h2>\n<h3>Pourquoi ce billet m&rsquo;est-il cher ?<\/h3>\n<p class=\"Standard\">Ce billet m\u2019est cher. Et ce pour plusieurs raisons.<br \/>\nD\u2019abord parce qu\u2019il t\u00e9moigne de ce que j\u2019ai os\u00e9 prendre le temps de me consacrer \u00e0 la r\u00e9flexion philosophique, ma \u00ab\u00a0passion dominante\u00a0\u00bb comme disait David Hume \u00e0 propos de la litt\u00e9rature, alors qu&rsquo;on a toujours mille raisons de diff\u00e9rer les choses essentielles&#8230; Ensuite, parce qu\u2019il m\u2019est inspir\u00e9 par une conversation que j\u2019ai eue hier soir avec une femme, Isabelle Drolet, qui a tout un parcours et dont on sent qu\u2019elle appr\u00e9cie r\u00e9ellement la r\u00e9flexion critique et qui m\u2019a demand\u00e9 humblement de l\u2019aider \u00e0 comprendre en quoi consiste l\u2019\u00abesth\u00e9tisme\u00bb, mot qui n\u2019est pas le m\u00eame que celui que je vais tenter de d\u00e9finir aujourd\u2019hui, mais qui va me servir de point d\u2019appui pour expliquer certaines diff\u00e9rences entre les deux \u00abph\u00e9nom\u00e8nes\u00bb. Comme l\u2019a dit Isabelle, \u00e0 la fin de notre conversation \u2013 dans le cadre du 5 \u00e0 7 (il \u00e9tait 10h&#8230;) pour c\u00e9l\u00e9brer les avanc\u00e9es du <a href=\"http:\/\/www.batiment7.org\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">B\u00e2timent 7<\/a>, ce projet de fabrique d\u2019autonomie collective, fruit d\u2019un travail de pr\u00e8s de 14 ans de la part de ce qui est devenu, <a href=\"http:\/\/actiongardien.org\/node\/1270\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">depuis plus de 5 ans<\/a>, le Collectif 7 \u00e0 Nous, issu de et enracin\u00e9 dans la communaut\u00e9 de Pointe-Saint-Charles \u2013 , c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0une belle rencontre\u00a0\u00bb. Et je dois avouer que \u00e7a m&rsquo;a fait chaud au coeur lorsqu\u2019elle m\u2019a fait le compliment de me dire que j\u2019\u00e9tais un \u00ab\u00a0vrai philosophe \u00bb parce que je savais vraiment discuter, sans n\u00e9cessairement chercher \u00e0 avoir raison \u00e0 tout prix, ce qu\u2019elle appr\u00e9cie profond\u00e9ment. Mais ce qui me fait vraiment plaisir, c&rsquo;est que \u00e7a me confirme que nous pouvons tous devenir vraiment philosophes, si nous apprenons, comme Isabelle le disait si bien, \u00e0 nous questionner.<\/p>\n<p class=\"Standard\">La troisi\u00e8me raison pour laquelle je suis particuli\u00e8rement attach\u00e9 \u00e0 ce billet, avant m\u00eame de l\u2019avoir \u00e9crit (ou d\u2019en avoir con\u00e7u le plan), c\u2019est que je vais m\u2019y attaquer pour une rare fois, assez directement, \u00e0 un sujet qui est au coeur de mes pr\u00e9occupations et qui constitue l\u2019objet principal de mes recherches depuis la fin de mon baccalaur\u00e9at en philosophie, et m\u00eame qui est une des raisons d\u2019\u00eatre de mon engagement dans les \u00e9tudes en philosophie, \u00e0 savoir la revalorisation de la philosophie de l\u2019art par rapport aux autres branches de la philosophie, souvent jug\u00e9es plus prestigieuses.<\/p>\n<h3>Situer l&rsquo;esth\u00e9tique parmi les \u00abbranches\u00bb de la philosophie &#8230;<\/h3>\n<p class=\"Standard\">Quelles sont les branches de la philosophie ?<\/p>\n<h4>L&rsquo;ontologie, science de l&rsquo;\u00eatre en tant qu&rsquo;\u00eatre<\/h4>\n<p class=\"Standard\">L\u2019ontologie s\u2019applique \u00e0 expliciter les fondements de l\u2019\u00eatre, parfois pour lui-m\u00eame, plus souvent en relation (plus ou moins conflictuelle ou harmonieuse, selon les perspectives), avec la notion de devenir. Cela nous ram\u00e8ne au vieux conflit entre H\u00e9raclite et Parm\u00e9nide. Celui-ci croyait que l\u2019\u00eatre pouvait \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 ad\u00e9quatement par le biais de la pens\u00e9e d\u2019une sph\u00e8re parfaite, pleine et r\u00e9guli\u00e8re (homog\u00e8ne) dans sa composition. On voit que l\u2019esth\u00e9tique (ici on pourrait dire \u00ab\u00a0l\u2019esth\u00e9tisme\u00a0\u00bb, entendu au sens de \u00ab la beaut\u00e9 (voire la <span class=\"T1\">puret\u00e9<\/span>) de la repr\u00e9sentation \u00bb) joue d\u00e9j\u00e0 un r\u00f4le non n\u00e9gligeable dans l\u2019\u00e9laboration des conceptions les plus fondamentales de la pens\u00e9e occidentale. Il en va probablement de m\u00eame, mais d\u2019une mani\u00e8re que j\u2019app\u00e8lerais \u00e0 la fois \u00a0moins perverse et plus profonde dans la mani\u00e8re dont H\u00e9raclite concevait l\u2019\u00eatre, c\u2019est \u00e0 dire comme un devenir perp\u00e9tuel. \u00ab\u00a0<em>Panta rei<\/em>\u00a0\u00bb, disait le philosophe d\u2019\u00c9ph\u00e8se : \u00ab\u00a0Tout change\u00a0\u00bb. Parmi les physiocrates, les premiers philosophes qui ont essay\u00e9 de concevoir la r\u00e9alit\u00e9 du monde sous un concept unificateur, donnant ainsi naissance \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019une cause sous-jacente aux formes vari\u00e9es qui surgissent dans le courant de la vie, H\u00e9raclite fait un peu bande \u00e0 part, car il a choisi le feu d\u2019une part, \u00e9l\u00e9ment qui peut para\u00eetre destructeur, et qui renvoie de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l\u2019\u00e9nergie du mouvement qui est aussi contenu dans le flot des eaux d\u2019une rivi\u00e8re ou la d\u00e9ferlante des vents d\u2019une temp\u00eate (sans parler de l\u2019\u00e9ruption d\u2019un volcan). Donc, il renvoyait non pas tant \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment unique dont tout serait \u00e9man\u00e9, qu\u2019\u00e0 la multiplicit\u00e9 m\u00eame des apparences qui se m\u00e9tamorphosent formidablement sous nos yeux \u00e9bahis ou blas\u00e9s.<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>On doit \u00e0 H\u00e9raclite cette fameuse proposition qui r\u00e9sume assez bien l\u2019essentiel de sa philosophie : \u00ab On ne se baigne jamais deux fois dans le m\u00eame fleuve \u00bb. Sous l\u2019apparence de demeurer invinciblement la m\u00eame, une rivi\u00e8re est en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019incarnation en condens\u00e9 du renouvellement incessant de la vie&#8230; du devenir, qui est le tout de l\u2019\u00eatre d\u2019apr\u00e8s H\u00e9raclite. De son point de vue, selon qu\u2019on est philosophe, on voit ou non le flux qui constitue le fleuve. Parm\u00e9nide y verrait la permanence, H\u00e9raclite y voyait l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9rit\u00e9. Et tel est en grande partie, selon moi, l\u2019enjeu de l\u2019esth\u00e9tique. Comment appr\u00e9cie-t-on le moment pr\u00e9sent, diaphane, \u00e9vanescent, insaisissable dans ce qu\u2019il a de puissant, qui exprime profond\u00e9ment ce que nous sommes finalement (on dirait aujourd\u2019hui des \u00abpoussi\u00e8res d\u2019\u00e9toiles\u00bb) ? Ou, si on n&rsquo;arrive pas \u00e0 appr\u00e9cier le moment pr\u00e9sent, consid\u00e8re-t-on qu\u2019il convient de \u00absauver du temps\u00bb pour arriver \u00e0 un r\u00e9sultat stable de nos efforts, au \u00absucc\u00e8s\u00bb, pour se forger une \u00absituation\u00bb dans le monde ?<\/p>\n<p class=\"Standard\">Mais vous voyez bien que, derri\u00e8re ce dilemme, se cachent des enjeux moraux, des positions politiques, une sorte de parti pris, dans mon cas, pour la posture existentialiste par rapport \u00e0 la philosophie r\u00e9aliste ou conservatrice qui voudrait qu\u2019il faut jouer le jeu des apparences du monde, avec un d\u00e9dain bien camoufl\u00e9, afin de mieux \u00eatre en mesure de s\u2019en retirer une fois nos cartes bien plac\u00e9es, et notre chasse gard\u00e9e bien \u00e9tablie. Alors commencerait la \u00abvraie vie\u00bb, assis sur le tr\u00f4ne au centre de notre ch\u00e2teau, dans nos terres. Cette image d\u2019\u00e9pinal de la satisfaction remonte \u00e0 bien loin, on s\u2019en rend compte. Heureusement, peu de gens en sont dupes aujourd\u2019hui et on doit remercier certaines s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es comme<em> Game of Thrones<\/em> de nous faire comprendre pourquoi il n\u2019est pas de repos au sommet comme au c\u0153ur de la pyramide. Trop de pr\u00e9tendants fougueux se sont entra\u00een\u00e9s \u00e0 jouer au Roi de la Montagne.<\/p>\n<h4>Premi\u00e8res caract\u00e9ristiques de l&rsquo;esth\u00e9tique : l&rsquo;importance des dispositions du sujet et de la ritualisation sous la forme du jeu<\/h4>\n<p class=\"Standard\">Ce qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9gager deux points principaux auxquels on peut d\u00e9j\u00e0 s\u2019accrocher pour commencer \u00e0 comprendre en quoi l\u2019esth\u00e9tique se distingue des autres branches de la philosophie, m\u00eame si \u00e0 mon avis, elles s\u2019y rapportent toutes d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre comme nous venons de le voir. Le premier apprentissage que nous pouvons tirer de cette incursion dans ce que l\u2019ontologie peut avoir d\u2019esth\u00e9tique \u00e0 la base m\u00eame, c\u2019est que le regard que le penseur porte sur le monde, la mani\u00e8re dont il entre en relation avec la r\u00e9alit\u00e9 par la pens\u00e9e, ou pour le dire de mani\u00e8re plus esth\u00e9tique, l\u2019<em>attitude<\/em> qu\u2019il adopte dans son appr\u00e9ciation du spectacle des ph\u00e9nom\u00e8nes qui se manifestent \u00e0 sa vue, mais \u00e9galement \u00e0 ses autres sens et \u00e0 ses \u00e9motions, c\u2019est en grande partie ce qui constitue le sens qu\u2019il a l\u2019impression d\u2019y percevoir, mais qu\u2019il y introduit d\u2019une certaine mani\u00e8re, subrepticement ou franchement, par ses propres <strong>dispositions<\/strong>.<\/p>\n<div class=\"Standard\">L\u2019autre \u00ab le\u00e7on\u00a0\u00bb que nous pouvons tirer de ce premier tour d\u2019horizon des liens entre philosophie (si on la r\u00e9sume \u00e0 l\u2019ontologie telle que la d\u00e9finissait Aristote, ce serait la \u00abscience de l\u2019\u00eatre en tant qu\u2019\u00eatre\u00bb) et esth\u00e9tique (que nous pourrions caricaturer d\u2019une fa\u00e7on moins p\u00e9dante que nous l\u2019avons fait en la qualifiant de \u00abphilosophie de l\u2019art\u00bb par un renversement de perspective \u00a0en la d\u00e9finissant comme \u00ab art de percevoir\u00a0\u00bb, ce qui appelle \u2013 nous le verrons \u2013 une <span class=\"Strong_20_Emphasis\"><em>\u00e9ducation au regard<\/em>)<\/span>, c\u2019est que les sujets pensants que nous sommes (encore l\u00e0, je vais peut-\u00eatre trop vite en affaire car nous n\u2019avons pas encore eu l\u2019occasion de nous demander si nous sommes de tels \u00eatres, et si oui, il est probable que nous ne sommes pas que cela : nous sommes aussi des \u00eatres d\u00e9sirant, souffrant, oubliant, d\u00e9lirant<span class=\"Footnote_20_anchor\" title=\"Footnote: Il est \u00e9trange que pour \u00ab\u00eatre oubliant\u00a0\u00bb on ne mette pas de \u201bs\u2019 pas plus que pour toutes les autres modalit\u00e9s de notre vie int\u00e9rieure, qui renvoie justement au caract\u00e8re fluant de l\u2019existance, alors que pour l\u2019activit\u00e9 peut-\u00eatre la plus fuyante d\u2019entre toutes, mais dont on s\u2019\u00e9merveille par pr\u00e9jug\u00e9 du caract\u00e8re plus stable, on admette le \u201bs\u2019 comme si chacun \u00e9tait enferm\u00e9 dans sa propre pens\u00e9e bien d\u00e9limit\u00e9e alors que l\u2019oubli rev\u00eatait un caract\u00e8re impersonnel confondant nos corps.\"><a id=\"body_ftn0\" href=\"#ftn0\">[1]<\/a><\/span>&#8230;) sont aussi des animaux luttant pour leur survie dans un univers p\u00e9tri de conflits, ce qui nous force \u00e0 nous d\u00e9passer et \u00e0 nous extirper de cette gangue (ant)agonistique par une ritualisation de ces oppositions sous la forme du <strong>jeu<\/strong>, lequel nous permet de prendre un certain recul au regard de cette division qui nous traverse, et de mettre un peu de baume sur cette faille qui nous blesse.<\/div>\n<div class=\"Standard\">Autrement dit, la civilisation ne serait autre chose qu\u2019un long et douloureux apprentissage de la n\u00e9cessit\u00e9 de cultiver un certain art de la th\u00e9rapie par le jeu. Encore une fois, je vais extr\u00eamement vite, et il faudrait analyser soigneusement tous les pr\u00e9suppos\u00e9s qui sont sous-entendus dans les raisonnements ci-dessus. De plus, il serait opportun de nous arr\u00eater d\u00e8s maintenant pour faire un retour historique sur l\u2019apparition du concept de jeu dans les diff\u00e9rentes traditions philosophiques et m\u00eame voir comment il a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 dans les discours religieux et dans la <em>doxa<\/em> scientifique. On aurait, par exemple, avantage \u00e0 relire les essais de Roger Caillois sur le jeu, car ils demeurent parfaitement d\u2019actualit\u00e9 (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Jeux_et_les_Hommes\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Les jeux et les hommes<\/em><\/a>).<\/div>\n<div class=\"Standard\">Je disais \u00e0 Isabelle, lors de notre conversation d\u2019hier soir, que <a href=\"http:\/\/hdl.handle.net\/1866\/19354\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">mon m\u00e9moire<\/a> est probablement plus complexe \u00e0 lire que la plupart des essais des philosophes de l\u2019esth\u00e9tique (c&rsquo;est pas pour me vanter, au contraire : c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils sont plus clairs), de sorte que je lui conseillerais plut\u00f4t des ouvrages introductifs ou des textes classiques et contemporains qui ont marqu\u00e9 l\u2019histoire de cette \u00abbranche de la philosophie\u00bb qu\u2019est l\u2019esth\u00e9tique. N\u00e9anmoins, j\u2019ai peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 un peu injuste avec moi-m\u00eame, car ma m\u00e8re m\u2019a dit que c\u2019\u00e9tait assez lisible. Et quand je me relis je n\u2019ai pas trop de mal \u00e0 me comprendre (ce qui est d\u00e9j\u00e0 bon signe). En fait, certains \u00e9crits de philosophes de l\u2019esth\u00e9tique sont extr\u00eamement complexes, \u00e0 commencer par ceux de Kant. Saviez-vous qu\u2019il avait \u00e9crit un essai intitul\u00e9 <span class=\"Emphasis\"><em>Observations sur le sentiment du beau et du sublime<\/em><\/span> (publi\u00e9 conjointement avec un <span class=\"Emphasis\"><em>Essai sur les maladies de la t\u00eate<\/em><\/span>, en 1990<span class=\"Footnote_20_anchor\" title=\"Footnote: Initialement parus, tous les deux mais s\u00e9par\u00e9ment, en 1764.... alors que la Critique de la facult\u00e9 de juger para\u00eet en 1790.\"><a id=\"body_ftn2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a><\/span>)? La premi\u00e8re section commence ainsi : \u00ab Les diff\u00e9rentes sensations de contentement ou de contrari\u00e9t\u00e9 ne reposent pas tant sur la constitution des choses ext\u00e9rieures qui les suscitent que sur la capacit\u00e9 propre \u00e0 chaque homme d\u2019\u00e9prouver par leur moyen les sentiments de plaisir et de d\u00e9plaisir<span class=\"Footnote_20_anchor\" title=\"Footnote: Emmanuel Kant, Observations sur les sentiments du beau et du sublime, GF-Flammarion, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de Essai sur les maladies de la t\u00eate, 1990, p.79.\"><a id=\"body_ftn3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a><\/span>. \u00bb Cette premi\u00e8re proposition exprime, clairement il me semble, l\u2019essentiel de la \u00ab<a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/boulad_ajoub_josiane\/grandes_figures_monde_moderne\/grandes_figures_PDF_originaux\/Ch23.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">r\u00e9volution copernicienne<\/a>\u00bb que viendra consacrer et \u00e9toffer la parution de la <em>Critique de la raison pure<\/em>. C\u2019est le sujet qui est le si\u00e8ge de la constitution des connaissances, m\u00eame si celles-ci sont fond\u00e9es sur l\u2019exp\u00e9rience. Cependant les moyens que la constitution des choses apporte demeurent une condition <em>sine qua non<\/em> de la conscience du monde qui se forme \u00e0 la faveur de l\u2019exp\u00e9rience. Par cons\u00e9quent, il demeure ici important de consid\u00e9rer l\u2019id\u00e9e de <em>convenance<\/em> entre la \u00abcontexture\u00bb des objets et les<strong> id\u00e9es sensibles<\/strong> qui se forment dans l\u2019esprit des individus.<br \/>\nEst-ce une relation naturelle entre les organes et les objets qui permet \u00e0 cette ad\u00e9quation esth\u00e9tique de se former ? Ce serait une piste pour amorcer le d\u00e9bat critique sur la question de la fonction de l\u2019esth\u00e9tique d\u2019un point de vue philosophique.<\/div>\n<p class=\"Standard\">Celle-ci (l&rsquo;esth\u00e9tique et non l&rsquo;esth\u00e9tisme, nous y reviendrons dans le prochain billet) n\u2019est-elle qu\u2019un autre \u00abchamp\u00bb o\u00f9 la raison peut s\u2019exercer rigoureusement, afin de remettre en question les fondements, ou ne serait-elle pas plut\u00f4t le territoire o\u00f9 les limites de la raison commencent \u00e0 se faire plus puissamment sentir ? Cela en ferait le continent d\u2019appropriation de la r\u00e9flexion critique, pour celles et ceux qui n\u2019aiment pas tourner autour du pot&#8230; En effet, ma th\u00e8se pourrait \u00eatre que tout ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique, et que si on s\u2019engage sur les autres voies du \u00abpenser\u00bb, on fait une erreur en tentant de se tenir constamment \u00e0 distance de la question du <em>sens<\/em> dont seule la r\u00e9flexion proprement critique (qui est le motif de l\u2019esth\u00e9tique) permet d\u2019aborder avec v\u00e9rit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p class=\"Standard\">Certes, cela est li\u00e9 au fait que nous sommes des \u00eatres \u00abde chair et de sang\u00bb. Et si nous cessions d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement des animaux dot\u00e9s de conscience et que nous nous transformions peu \u00e0 peu en cyborg dont l\u2019intelligence naturelle est aid\u00e9e par la puissance de calcul des ordinateurs, allant jusqu\u2019\u00e0 simuler des raisonnements permettant d\u2019assimiler des connaissances trop abstraites pour ce que notre conscience est capable de saisir, notre sensibilit\u00e9 en serait certes affect\u00e9e. \u00a0Mais ce serait tout de m\u00eame la sensibilit\u00e9 qui nous permettrait de comprendre ce dont nous parlons. C\u2019est la conclusion \u00e0 laquelle nous en arriverons si nous d\u00e9branchons un ordinateur de tous ses senseurs&#8230; Mais plus fondamentalement, l\u2019id\u00e9e de la philosophie esth\u00e9tique comme m\u00e8re de toutes les \u00abbranches\u00bb de la philosophie est que l\u2019imagination est indispensable \u00e0 la moindre \u00abconception\u00bb (formation de concept) et <em>a fortiori<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9volution des connaissances, tout comme l\u2019\u00e9dification de toute science d\u00e9pend davantage de l\u2019inventivit\u00e9 des chercheurs que de la puissance d\u2019assimilation des donn\u00e9es par les ordinateurs.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Alors, les autres branches de la philosophie, quelles sont-elles ?<\/p>\n<h4>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, un continent o\u00f9 se croisent plusieurs contr\u00e9es, dont le pays \u2013 aux fronti\u00e8res toujours en red\u00e9finition \u2013 de la \u00ab conscience \u00bb (ou de l&rsquo;\u00abesprit\u00bb)<\/h4>\n<p class=\"Standard\">L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie : la science de la connaissance. Ou enfin, la recherche des fondements de la connaissance \u00e0 commencer par la critique des fondements de la raison, comme le proposa Kant. Mais \u00e9ventuellement, cela rejoint la r\u00e9flexion sur la signification des d\u00e9couvertes scientifiques sur le fonctionnement du cerveau ou des exploits technologiques dans l\u2019exploitation des ordinateurs pour produire des connaissances \u00e0 partir de donn\u00e9es&#8230; Mais tout cela peut encore \u00eatre expliqu\u00e9 diff\u00e9remment. C\u2019est la philosophie de la connaissance. Or la connaissance peut-\u00eatre \u00e9tudi\u00e9e suivant diff\u00e9rentes perspectives. Il y a les sciences de la cognition. La philosophie de la connaissance peut s\u2019inspirer des travaux effectu\u00e9s dans ce domaine. Mais elle peut aussi se d\u00e9velopper suivant ses propres voies d\u2019apr\u00e8s l\u2019approche de la philosophie analytique o\u00f9 on propose des hypoth\u00e8ses et on les soumet \u00e0 l\u2019examen critique en faisant varier les points de vue \u00e0 leur sujet. Mais cela s\u2019inspire de la ph\u00e9nom\u00e9nologie qui est une autre voie pour \u00e9tudier le fonctionnement de la connaissance. Et puis les d\u00e9nominations varient en fonction de ce sur quoi on fait porter notre attention : la \u00abphilosophie du langage\u00bb lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de significations en relation avec le fonctionnement des mots et de la langue ; la \u00abphilosophie de l\u2019esprit\u00bb si on s\u2019int\u00e9resse davantage au fonctionnement des pens\u00e9es qui s\u2019associent dans la conscience pour constituer des significations, et \u00e9ventuellement des connaissances. La question de savoir si on peut valider les propositions formul\u00e9es afin d\u2019exprimer ces significations en les confrontant \u00e0 des faits dans le monde est souvent l\u2019angle sous lequel on cherche \u00e0 relier \u00e9tude du langage, ou de la conscience, et science cognitive (ou philosophie de la \u00abconnaissance\u00bb). Mais cela est plus ou moins philosophique dans la mesure o\u00f9 on pr\u00e9sume que la v\u00e9rit\u00e9 consiste en une correspondance entre des pens\u00e9es et la r\u00e9alit\u00e9. Du coup, on \u00e9vacue les autres approches possibles de la signification de la \u00abconnaissance\u00bb. Mais vous voyez qu\u2019on retrouve cette id\u00e9e de <em>convenance<\/em> qui \u00e9tait \u00e9merg\u00e9e comme un rep\u00e8re dans la d\u00e9marche de formulation de ce qui caract\u00e9rise la philosophie esth\u00e9tique (outre le fait de souligner le r\u00f4le central de la sensibilit\u00e9 du sujet). On pourrait donc croire que la philosophie esth\u00e9tique s\u2019oppose \u00e0 la philosophie \u00e9pist\u00e9mologique dans la mesure o\u00f9, pour la philosophie de la connaissance, ce qui compte c\u2019est la conformit\u00e9 des pens\u00e9es au r\u00e9el, alors que pour l\u2019esth\u00e9tique ce qui est int\u00e9ressant est d\u2019\u00e9tudier ce qui fait que le r\u00e9el se conforme aux dispositions du sujet. On aurait ainsi le secret d\u2019une \u0153uvre d\u2019art r\u00e9ussie, une fois qu\u2019on aurait compris ce qui fait que telle composition de formes pla\u00eet \u00e0 une sensibilit\u00e9 saine et bien constitu\u00e9e&#8230; Je ne cautionne pas cette opposition, car je pense plut\u00f4t que la philosophie de l&rsquo;art ou de la beaut\u00e9 ouvre des dimensions de la connaissance que la recherche des conditions logiques de la v\u00e9rit\u00e9 ne couvre pas. Mais il est tout de m\u00eame int\u00e9ressant de constater que, m\u00eame si on admet cette opposition, un point commun \u00e9merge tout de m\u00eame entre \u00e9pist\u00e9mologie et esth\u00e9tique qu\u2019on cherche \u00e0 voir une sorte de combinaison du sujet et de l\u2019objet (au sens d&rsquo;une articulation de l&rsquo;un avec l&rsquo;autre&#8230; ou de l&rsquo;autre avec l&rsquo;un) comme cl\u00e9 de la r\u00e9ussite de l\u2019investigation, philosophique. Je ne suis pas pr\u00eat \u00e0 conclure que l&rsquo;on pourrait en d\u00e9duire que la fin de la philosophie en g\u00e9n\u00e9ral est de permettre une convergence des dispositions du sujet et de l&rsquo;organisation du monde (pour cela il faudrait que, par notre action collective, nous soyons capables de le transformer, tout en approfondissant la compr\u00e9hension que nous avons de nous-m\u00eames). Mais on comprend que, m\u00eames s&rsquo;ils ne conduisent pas \u00e0 un succ\u00e8s imm\u00e9diat, les efforts que nous pouvons faire en ce sens, sont susceptibles d&rsquo;entra\u00eener des cons\u00e9quences pratique. Ne serait-ce qu&rsquo;en raison de l&rsquo;engagement moral qu&rsquo;une telle d\u00e9marche supposerait. Ce qui nous conduit vers la troisi\u00e8me branche de la philosophie.<\/p>\n<h4>L&rsquo;\u00e9thique, la philosophie pratique qui ne se contente pas de d\u00e9crire les m\u0153urs&#8230;<\/h4>\n<p class=\"Standard\">L\u2019\u00e9thique : la \u2026 Mais au fait, qu\u2019est-ce que l\u2019\u00e9thique ?&#8230;<\/p>\n<p class=\"Standard\">Je pourrais la d\u00e9finir simplement comme la recherche de la perspective juste pour aborder les enjeux \u00e9thiques. Mais ce serait une d\u00e9finition circulaire. On pourrait dire que c\u2019est la th\u00e9orie de la justice envisag\u00e9e d\u2019un point de vue philosophique (qu\u2019est qui est l\u00e9gitime) plut\u00f4t que juridique (qu\u2019est-ce qui est l\u00e9gal) \u2026 On pourrait aussi dire que c\u2019est une partie de la philosophie pratique. La philosophie pratique inclurait la r\u00e9flexion sur la technique (comment atteindre un but : quels moyens adopter pour y arriver), et celle sur les actions bonnes et mauvaises. En effet la question de la recherche de la conduire bonne (juste ou visant le Bien) est au c\u0153ur de la conception que nous nous faisons habituellement de l\u2019\u00e9thique. En ce sens elle rejoint probablement la philosophie morale. Le mot \u201f\u00a0morale\u00a0\u201d renvoie aux comportement des personnes, qu\u2019on appelait autrefois les m\u0153urs. Les m\u0153urs sont constitu\u00e9es par la formation de mani\u00e8res d\u2019entrer en relation. Certaines habitudes distinguent les cultures les unes des autres ou les rapprochent au contraire. Il faut donc distinguer l\u2019\u00e9tude des m\u0153urs et coutumes d\u2019un point de vue anthropologique, ce qui permet de d\u00e9gager des portraits des cultures, de l\u2019effort pour comprendre comment fonctionne l\u2019esprit humain du point de vue de son rapport aux obligations et aux contraintes, de m\u00eame que du point de vue de sa recherche de libert\u00e9 et de sa soif de dignit\u00e9 (ce qui met en jeu sa responsabilit\u00e9 en tant qu\u2019agent). L\u2019\u00eatre humain est responsable de ce qu\u2019il fait en tant qu\u2019auteur de ses actions. Il est donc imputable et doit r\u00e9pondre de ses actes. Mais les lois qu\u2019il suit peuvent \u00eatre impos\u00e9es en vertu d\u2019une organisation politique. La philosophie politique est une autre branche de la philosophie pratique qui est inter-reli\u00e9e avec l\u2019\u00e9thique, comme avec la philosophie du droit (juridique) et avec celle des arts et des sciences en tant que\u00a0 techniques de production des artefacts et de d\u00e9veloppement des connaissances. De ce point de vue, \u00e9trangement, la \u00abpo\u00e9sie\u00bb (<em>po\u00efesis<\/em>) , entendue au sens g\u00e9n\u00e9rique (non pas l&rsquo;art litt\u00e9raire d&rsquo;\u00e9crire des po\u00e8mes, mais l&rsquo;art en g\u00e9n\u00e9ral) de \u00abtechnique de production des \u0153uvres\u00bb, est synonyme de <em>technique<\/em> et entre donc dans la philosophie pratique.<\/p>\n<p class=\"Standard\">On voit donc ici un autre chevauchement d&rsquo;une branche importante de la philosophie avec l\u2019esth\u00e9tique, souvent consid\u00e9r\u00e9e (\u00e0 tort \u00e0 mon avis, entre autres parce qu&rsquo;elle traverse toutes les autres branches en tant qu&rsquo;elle intervient dans la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;exercer son jugement critique en tenant compte des nuances li\u00e9es aux circonstances) comme une branche mineure&#8230; Mais la philosophie morale, en tant qu\u2019elle renvoie \u00e0 notre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre culturellement, est \u00e9videmment tr\u00e8s importante pour comprendre comment on r\u00e9agit aux propositions artistiques des cr\u00e9ateurs qui viennent parfois nous bousculer dans nos habitudes de pens\u00e9e et d\u2019action. Ceci dit, il y a une question qu\u2019il faudrait \u00e9tudier de plus pr\u00e8s, c\u2019est celle de savoir comment nous pourrions nous organiser pour combiner r\u00e9flexion morale (o\u00f9 nous nous demandons comment tenir compte d\u2019un ensemble de pr\u00e9ceptes qui sont admis comme faisant consensus ou loi dans notre milieu de vie ou soci\u00e9t\u00e9) et r\u00e9flexion \u00e9thique (o\u00f9 nous nous interrogeons d\u2019un point de vue philosophique sur les conditions dans lesquelles les r\u00e8gles doivent s\u2019appliquer et sur les circonstances dans lesquelles il serait plus sage de les enfreindre). Car la morale est un ensemble de r\u00e8gles prescriptives que se donne une culture, de mani\u00e8re plut\u00f4t informelle. Alors que l&rsquo;\u00e9thique est une d\u00e9marche d&#8217;embl\u00e9e r\u00e9flexive et visant la responsabilit\u00e9 du sujet comme agent moral (dot\u00e9 d&rsquo;une conscience). On s&rsquo;en doute, la r\u00e9flexion \u00e9thique, forc\u00e9ment critique, se permet de remettre en question la pertinence d\u2019une ob\u00e9issance syst\u00e9matique aux r\u00e8gles et aux normes de conduite \u00e9tablies dans la soci\u00e9t\u00e9, et cherche \u00e0 s\u2019appuyer sur des motifs plus profonds pour nous aider \u00e0 voir comment il conviendrait de d\u00e9cider ce qu\u2019il faut faire dans tel ou tel contexte. C\u2019est dans cette perspective qu\u2019il faut comprendre le principe de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique, que l\u2019on retrouve au c\u0153ur de la philosophie pratique de Kant. \u00a0Si la <em>Critique de la raison pratique<\/em> semble conclure que l\u2019\u00abagir par devoir\u00bb est la plus haute forme de conduite \u00e9thique, c\u2019est en ayant pris soin de d\u00e9finir que le sens du devoir consiste non pas en une ob\u00e9issance servile \u00e0 des pr\u00e9ceptes qui nous seraient dict\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur, comme les commandements d\u2019un sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique dans l\u2019arm\u00e9e, mais que c\u2019est le respect de la loi morale qui est en soi. \u00abAgir par devoir\u00bb c\u2019est \u00a0donc agir par respect pour la loi morale qui est en soi.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Or que nous dit \u00abla loi morale qui est en nous\u00bb ? C\u2019\u00e9tait un des objectifs de la <em>Critique de la raison pratique<\/em> que de l\u2019\u00e9tablir. Or, une des conclusions de Kant est que ce n\u2019est pas tant le contenu de la prescription qui compte que la conscience de la forme des jugements pratiques qui tendent vers la plus grande l\u00e9gitimit\u00e9 possible pour la raison critique pratique. Ce sont ceux qui adoptent les postulats \u00e9thiques suivants: celui de la r\u00e9ciprocit\u00e9:\u00a0\u00ab agis de telle fa\u00e7on que ce que tu fais \u00e0 autrui, tu souhaiterais aussi qu\u2019il te le fasse\u00a0\u00bb et celui de l\u2019universalit\u00e9 : \u00ab \u00a0agir de telle mani\u00e8re que la maxime de mon action continuerait d\u2019\u00eatre valable si elle devait s\u2019appliquer \u00e0 tout le monde\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<div class=\"Standard\">On peut voir que ces maximes posent certains probl\u00e8mes. On devrait sans doute ajouter \u00e0 la premi\u00e8re : \u00ab si tu \u00e9tais dans sa situation\u00a0\u00bb, ce qui soul\u00e8ve la question de savoir si nous sommes v\u00e9ritablement en mesure de nous mettre dans la peau d\u2019autrui. Pour la seconde, on peut se demander si ce n\u2019est pas une lubie de la raison que de croire qu\u2019il puisse y avoir une r\u00e8gle dont l\u2019application universelle serait bonne M\u00eame agir par devoir peut semble aller \u00e0 l\u2019encontre de la dignit\u00e9 humaine dans bon nombre de cas. Et ce m\u00eame si la personne pr\u00e9texte que c\u2019est sa raison pratique qui le lui a dict\u00e9, \u00e9tant donn\u00e9 que ce comportement respectait les deux postulats de l\u2019universalit\u00e9 et de la r\u00e9ciprocit\u00e9. Par exemple, si je suis forc\u00e9 de tuer tous les enfants \u00e9tant porteurs d\u2019un nouveau virus qui se r\u00e9pandra dans l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9 s\u2019ils se reproduisent un jour, parce qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 transmis il pourra ensuite se retransmettre, on peut penser que la raison nous enjoint de les tuer. Mais ce n\u2019est pas ce que notre c\u0153ur nous dit. Faut-il, du point de vue de l\u2019agir moral, \u00e9couter son c\u0153ur ou sa raison ? Comme disait Pascal, \u00ab Le c\u0153ur a ses raisons que la raison ne conna\u00eet pas.\u00a0\u00bb Ce dicton est aussi important en esth\u00e9tique qu\u2019en \u00e9thique, car il renvoie \u00e0 la distinction entre l\u2019esprit de g\u00e9om\u00e9trie et l\u2019esprit de finesse, qui est elle aussi de Pascal. Dans ses <a href=\"http:\/\/www.philo5.com\/Les%20philosophes%20Textes\/Pascal_Pensees-HommeRoseau_PariSurDieu.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Pens\u00e9es<\/em><\/a>, celui-ci semble parfois \u00eatre tortur\u00e9 par l\u2019id\u00e9e du vide (\u00ab Le silence de ces espaces infinis m\u2019effraie\u00a0\u00bb). Il peut \u00eatre tent\u00e9 par le mysticisme, voire par une foi fervente. Alors il est un philosophe de la morale tragique, selon Lucien Goldman, dans <em>Le Dieu cach\u00e9<\/em>. Dans la section centrale du chapitre consacr\u00e9 \u00e0 Pascal, le sociologue marxiste du roman \u00e9crit :\u00a0\u00ab [I]l n\u2019y a qu\u2019une seule perspective, celle de la trag\u00e9die, qui affirme l\u2019autonomie et le primat authentique de la morale et qu\u2019il n\u2019y a donc qu\u2019une seule morale vraiment fond\u00e9e et justifi\u00e9e en tant que telle\u00a0: la morale tragique<span class=\"Footnote_20_anchor\" title=\"Footnote: Goldman, Lucien, Le Dieu cach\u00e9. \u00c9tude sur la vision tragique dans les Pens\u00e9es de Pascal et dans le th\u00e9\u00e2tre de Racine, Paris, Gallimard, 1959, p. 295.\"><a id=\"body_ftn4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a><\/span>.\u00a0\u00bb Cela est bien entendu l\u2019interpr\u00e9tation par Goldman de ce que serait l\u2019attitude de Pascal vis \u00e0 vis de l\u2019id\u00e9al moral qu\u2019il conviendrait de chercher. Ce qui tend \u00e0 montrer qu\u2019il ne faut pas conclure trop rapidement de l\u2019aphorisme bien connu des dites Pens\u00e9es : \u00ab L\u2019homme n\u2019est ni ange ni b\u00eate et qui veut faire l\u2019ange fait la b\u00eate\u00a0\u00bb, que Pascal adh\u00e9rerait \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de la d\u00e9finition de la vertu par Aristote qui en ferait une \u00ab m\u00e9di\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (un \u00abjuste milieu\u00bb). Son pari en faveur de l\u2019existence de Dieu, bien qu\u2019il le conduise vers un retrait du monde (paradoxalement \u00e0 Paris), tend plut\u00f4t \u00e0 signaler qu\u2019il avait une conception de la vertu qui se rapprochait davantage de l\u2019excellence (<em>ar\u00e9t\u00e8<\/em>). Ce qui ne veut pas dire que la tension tragique qui se d\u00e9gage de ses Pens\u00e9es ne provient pas d\u2019une recherche continuelle d\u2019un \u00e9quilibre fragile, comme le ferait un funambule tentant de se tenir sur le fil de la conscience critique.<\/div>\n<p class=\"Standard\">On pourrait r\u00e9pliquer qu\u2019encore une fois ce n\u2019est pas tant le fait que les conditions ext\u00e9rieurs sont remplies qui explique que le funambule se tient en \u00e9quilibre sur le fil, mais le fait qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 son centre et qu\u2019il s\u2019y tient absolument. Mais cela serait une absolutisation, car ce qui est important est qu\u2019il est anim\u00e9 par un mouvement qui l\u2019emporte sur celui de la chute.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Bon, je dois m\u2019en tenir l\u00e0 pour aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Dans le prochain billet de cette s\u00e9rie sur la d\u00e9finition de l\u2019esth\u00e9tique, nous entrerons enfin dans le vif du sujet&#8230;<\/p>\n<p>En attendant, je vous conseille vivement de lire ce livre co-\u00e9crit par Isabelle : <a href=\"http:\/\/www.editions-rm.ca\/livres\/pointe-saint-charles\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Pointe Saint-Charles. Un quartier, des femmes, une histoire communautaire<\/em><\/a>.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"Footnote\"><span class=\"footnodeNumber\"><a id=\"ftn0\" class=\"Footnote_20_Symbol\" href=\"#body_ftn0\">[1]<\/a><\/span> Il est \u00e9trange que pour \u00ab\u00eatre oubliant\u00a0\u00bb on ne mette pas de \u201bs\u2019 pas plus que pour toutes les autres modalit\u00e9s de notre vie int\u00e9rieure, qui renvoie justement au caract\u00e8re fluant de l\u2019existence, alors que pour l\u2019activit\u00e9 peut-\u00eatre la plus fuyante d\u2019entre toutes, mais dont on s\u2019\u00e9merveille par pr\u00e9jug\u00e9 du caract\u00e8re plus stable, on admette le \u201bs\u2019 comme si chacun \u00e9tait enferm\u00e9 dans sa propre pens\u00e9e bien d\u00e9limit\u00e9e alors que l\u2019oubli rev\u00eatait un caract\u00e8re impersonnel confondant nos corps.<\/p>\n<p class=\"Footnote\"><span class=\"footnodeNumber\"><a id=\"ftn2\" class=\"Footnote_20_Symbol\" href=\"#body_ftn2\">[2]<\/a><\/span> Initialement parus, tous les deux mais s\u00e9par\u00e9ment, en 1764&#8230;. alors que la <span class=\"Emphasis\"><em>Critique de la facult\u00e9 de juger<\/em> <\/span>para\u00eet en 1790.<\/p>\n<p class=\"Footnote\"><span class=\"footnodeNumber\"><a id=\"ftn3\" class=\"Footnote_20_Symbol\" href=\"#body_ftn3\">[3]<\/a><\/span> Emmanuel Kant, <span class=\"Emphasis\"><em>Observations sur les sentiments du beau et du sublime<\/em><\/span>, GF-Flammarion, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de <span class=\"Emphasis\"><em>Essai sur les maladies de la t\u00eate<\/em><\/span>, 1990, p.79.<\/p>\n<p class=\"Footnote\"><span class=\"footnodeNumber\"><a id=\"ftn4\" class=\"Footnote_20_Symbol\" href=\"#body_ftn4\">[4]<\/a><\/span> Goldman, Lucien, <span class=\"Emphasis\"><em>Le Dieu cach\u00e9. \u00c9tude sur la vision tragique dans les <\/em><\/span>Pens\u00e9es <span class=\"Emphasis\"><em>de Pascal et dans le th\u00e9\u00e2tre de Racine<\/em><\/span>, Paris, Gallimard, 1959, p. 295.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Qu\u2019est-ce que l\u2019esth\u00e9tique ? (1\/x) Pourquoi ce billet m&rsquo;est-il cher ? Ce billet m\u2019est cher. Et ce pour plusieurs raisons. D\u2019abord parce qu\u2019il t\u00e9moigne de ce que j\u2019ai os\u00e9 prendre le temps de me consacrer \u00e0 la r\u00e9flexion philosophique, ma \u00ab\u00a0passion dominante\u00a0\u00bb comme disait David Hume \u00e0 propos de la litt\u00e9rature, alors qu&rsquo;on a &hellip; <a href=\"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/2017\/12\/08\/en-echo-a-ma-conversation-dhier-avec-isabelle-une-amorce-dintroduction-a-lesthetique\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">En \u00e9cho \u00e0 ma conversation d&rsquo;hier avec Isabelle, une amorce d&rsquo;introduction \u00e0 l&rsquo;esth\u00e9tique &#8230;<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[11,40,48,25,58,27,88,92,98,116,123,127,140,145],"class_list":["post-814","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-faisceau","tag-aristote","tag-contexte","tag-david-hume","tag-epistemologie","tag-esthetique","tag-ethique","tag-introduction","tag-kant","tag-lucien-goldman","tag-ontologie","tag-pascal","tag-philosophie","tag-relations","tag-roger-caillois"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/814","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=814"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/814\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=814"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=814"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogue.fabmx.ypenser.net\/ruptare\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=814"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}